TSF, 20 ans après : une rétrospective par les fondateurs de l'ONG

Nous avons interrogé les cofondateurs de Télécoms Sans Frontières, Monique Lanne-Petit et Jean-François Cazenave, sur les moments forts des 20 ans d'histoire de l'Organisation.

Expliquez-nous comment tout a commencé
« Télécoms Sans Frontières est une organisation d'origine modeste, et quand on revient sur nos 20 années d'histoire, il est parfois difficile de se rendre compte de tout le chemin que nous avons parcouru. En réalité, notre travail en tant qu'humanitaires remonte à 1991. À l'époque, nous avions tous les deux des emplois à temps plein dans les secteurs public et privé et nous utilisions notre temps libre pour fournir de l'aide en Europe de l'Est et au Moyen-Orient. Nous avions en fait fondé deux autres organisations avant TSF - Solidarité Pyrénéenne et S.O.S. Action Humanitaire. »

Alors, comment ces deux organisations se sont-elles transformées en ce qui aujourd'hui est Télécoms Sans Frontières ?
« Nous ne nous lassons jamais de raconter cette histoire. L'observation était simple: lorsque nous étions sur le terrain pour apporter une aide humanitaire générale, les gens s’approchaient de nous, souvent très discrètement. Dans leur main se trouvait un morceau de papier tout froissé qu'ils retiraient de leur chaussure. En tendant le bout de papier usé, ils indiquaient le numéro qui y était écrit et disaient: «Quand vous serez de retour en France, promettez-moi d'appeler ce numéro. Promettez-moi d'appeler ma femme, ma fille, ma mère, mon père, mes amis et mes voisins, et dites-leur que je suis en vie et en bonne santé ». De tels cas sont devenus de moins en moins rares et au fur et à mesure, le besoin de communiquer pour les personnes exposées et vulnérables devenait de plus en plus évident. C’est à ce moment-là que nous avons créé Télécoms Sans Frontières. »

Comment avez-vous transformé ce qui était essentiellement un groupe de personnes avec un téléphone satellite en une ONG à part entière ?
« Les besoins sur le terrain étaient indéniables. Le problème que nous avions était de trouver le soutien financier nécessaire pour nous aider à grandir. Nous avons signé notre premier partenariat avec une entreprise privée en 2000 et, à partir de ce moment, nous avons pu non seulement acheter plus de matériel, mais aussi employer nos premiers collaborateurs, ouvrir nos premiers bureaux et construire notre image. Nous avons ensuite signé plusieurs autres partenariats avec le secteur privé et continué à développer notre organisation. »

Nous avons l'impression que le partenariat avec le secteur privé est particulièrement important pour vous.
« Absolument! Nous sommes très chanceux d'avoir un portfolio de partenaires fidèles, compréhensifs et engagés. Ils sont tous des leaders mondiaux dans leur domaine, principalement dans le secteur des communications satellitaires et mobiles. Ils nous fournissent les moyens nécessaires pour être aussi agiles, flexibles et rapides que possible, afin que nous puissions nous déployer quand nous voulons et où nous voulons en moins de 24 heures et aider à épargner des vies dans les heures qui suivent une catastrophe. Au-delà du soutien que nous recevons du secteur privé, TSF a également développé une relation forte avec le secteur public et peut bénéficier, entre autres, de financements européens pour des missions ou des projets spécifiques. »

Cet appui vous a-t-il permis de vous diversifier et de répondre à un plus large éventail de questions humanitaires ?
« Tout à fait. Bien que notre mission principale reste inchangée, la façon dont nous fournissons les communications aujourd'hui a quelque peu évolué et il continue d’évoluer au rythme de nos missions. Nous devons répondre à tous les besoins en matière de communication : des réseaux sociaux, les applications de communication telles que Messenger et WhatsApp… tout en tenant compte des habitudes changeantes d'utilisation de la communauté humanitaire : services Cloud et la Voix sur IP (VoIP) par exemple. Tout cela nécessite des capacités de bande passante plus élevées et une implication plus forte de nos équipes techniques. Quoi que nous fassions et quel que soit le service que nous fournissons, le bénéficiaire reste toujours au cœur de notre travail et nous faisons tout pour nous assurer que ses besoins sont satisfaits. Au-delà des situations d'urgence, nous appliquons désormais la technologie à toute une autre série de problématiques humanitaires telles que l'éducation et la sécurité alimentaire. »

Quels sont les moments forts des deux dernières décennies ?
« Une chose qui ressort le plus et une chose dont nous sommes particulièrement fiers est le fait que TSF a été présente pour répondre à toutes les catastrophes les plus importantes que le monde ait connues ces 20 dernières années. Nous nous sommes déployés dans plus de 70 pays au service d'innombrables bénéficiaires. Parmi les missions les plus marquantes : notre réponse permanente à la crise syrienne depuis 2012, notre implication clé dans la réponse au séisme au Népal, le tremblement de terre en Haïti qui a mobilisé TSF dans son intégralité pendant des semaines et le tsunami en 2004 où nous avons couvert les trois pays touchés simultanément. Toutes nos missions sont de la plus haute importance pour nous, qu'elles durent 6 ans comme en Syrie, ou seulement deux semaines. Le plus critique pour nous est de faire en sorte qu’il y ait une réponse à toutes les demandes, et pour cela, nous devons être sur le terrain, en interaction constante avec nos bénéficiaires. »

Quel est le plus grand obstacle auquel vous avez dû faire face ?
« À la fin des années 1990, lorsque nous avons fondé TSF, les télécommunications et la technologie étaient inconnues dans le domaine humanitaire. Pour la plupart des gens, le secours et l'aide humanitaire étaient synonymes de médecine, de nourriture, de tentes, de couvertures et de fournitures scolaires. Conscients que les moyens d’aide ne devraient jamais être hiérarchisés, nous nous sommes battus pour amener la télécommunication au même niveau que tous les autres types d'aide. Nous avons insisté que les communications permettent non seulement aux gens de retrouver leur voix, mais elles ont aussi la capacité d'améliorer la provision de tous les types d'aide que nous venons de mentionner. En surmontant cet obstacle, nous avons permis à des ingénieurs, des techniciens et des programmeurs de faire partie du monde humanitaire et nous en sommes particulièrement fiers. »

On peut constater une forte diversification chez Télécoms Sans Frontières depuis ses premières opérations il y a 20 ans. Comment voyez-vous l'avenir de l'ONG ?
« À bien des égards, nous dirions que nous ne sommes jamais satisfaits ; nous sommes exigeants avec nous-mêmes! Ce n'est pas parce que nous ne faisons mal les choses. Au contraire ! Il s’agit plutôt du fait que nous avons toujours cherché et continuons à chercher à en faire toujours plus. Et surtout à le faire mieux à chaque fois. Pour nous, l'avenir c’est de continuer à développer des solutions de mieux en mieux adaptées pour avoir une longueur d'avance sur les besoins. De plus en plus, nous cherchons à diffuser nos solutions technologiques et notre savoir-faire pour améliorer l’utilisation des télécommunications d’urgence à travers le monde. »

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